Peut-on faire des économies sur les budgets de la sécurité ?

Dans le cadre du Forum de la Sécurité Privée – Sécuricase – qui s’est tenu le 21 mars à Paris, la question : “Peut-on faire des économies sans mettre en fragilité la sécurité ?” a particulièrement fait polémique. Avec, en point de mire, les rapports souvent tumultueux entre les acteurs de la sécurité et les directions achats des entreprises. Pour répondre à cette interrogation, une approche globale semble aujourd’hui indispensable, ne serait-ce que pour mettre autour de la table les acteurs qui sont en première ligne – vendeurs et acheteurs –, mais aussi toutes les personnes qui sont force de proposition et qui sont les consommateurs directs de la prestation qui va être achetée. L’approche globale doit rentrer dans ce mode de calcul et dans l’analyse du prix qui est faite…

Renaud Druelle, directeur des achats sécurité à la SNCF

“Augmenter le coût unitaire est envisageable si, en contrepartie, nous arrivons à introduire de la productivité qui nous fait faire des économies”
La SNCF est le deuxième plus gros acheteur de sécurité privée en France. Même si elle emploie 2 500 agents assermentés et armés, elle fait aussi appel à des sociétés de surveillance et de gardiennage pour un certain nombre de prestations : gardiennage de sites industriels ou de sites de garages de rames, faire de la présence dans les grandes gares et de l’assistance à l’ouverture et à la fermeture de gares… En automne 2008, une bombe à retardement s’amorce pour l’entreprise publique : le syndicat SUD Rail dénonce la situation illégale de 38 agents de sécurité cynophiles. Employés par la société Vigimark, prestataire de la SNCF en matière de sécurité, tous ont décroché leur poste grâce à de faux papiers. Quelques mois plus tard, l’entreprise publique fait la Une des journaux. Elle se retrouve au banc des accusés, même si elle n’a pas été reconnue coupable dans cette affaire. Un “électrochoc” pour la SNCF qui nommera un directeur d’achat et mettra en place une politique achat assez innovante.

“Dans cette affaire, le service des achats a péché par excès de confiance en ne contrôlant pas assez la soustraitance sur des contrats passés avec des sociétés de gardiennage. Notre erreur tient peut-être aussi au manque de connaissance de la centaine de prestataires avec qui nous contractualisions à l’époque et leurs modes de fonctionnement. Car, ce secteur est particulièrement marqué par un fort turnover, c’est-à-dire que les entreprises avec lesquelles nous contractualisions avaient la fâcheuse tendance de disparaître assez rapidement ce qui fait que la connaissance que nous pouvions avoir des différentes structures était assez difficile. L’une des principales actions menée par la nouvelle politique d’achat de la SNCF a donc été de mettre en place des référencements au niveau de chacune de nos sept centrales d’achats interrégionales réparties sur l’ensemble du territoire.

Aujourd’hui, 31 entreprises sont référencées à la SNCF ce qui nous permet de travailler de façon beaucoup plus proche avec ces sociétés et donc de mieux les connaître. En fait, un véritable tournant s’est opéré en 2010. Il a été marqué solennellement par la “Charte de bonnes pratiques d’achat” signée par le Président de la SNCF et le SNES. L’un des points importants indiqués dans cette charte est de dire : la SNCF s’engage à ne plus contractualiser à des prix inférieurs aux prix de revient connus sur le marché. Pour un agent de sécurité, ce prix varie de 17,50 € et 20 € selon la plage horaire. Nous sommes, en moyenne, à 18 €. Ce que nous avons aussi engagé avec le SNES au plan national, c’est une action de communication forte mettant en avant notre volonté de développer et favoriser, ensemble, les bonnes pratiques, et concrétiser notre volonté d’être un donneur d’ordres responsable, acteur impliqué sur un marché très réglementé comme l’est celui de la sécurité privée.

Dans l’évolution de notre stratégie d’achat, nous avons également ouvert notre cahier des charges qui jusqu’alors laissait peu de marge de main-d’oeuvre à des réponses innovantes, voire des innovations importantes sur nos différents marchés. Parallèlement, il y a eu une formation importante de nos clients internes qui avaient l’habitude de travailler en “copier-coller” sur ce cahier des charges et qui, pour renouveler un contrat, reprenaient un cahier des charges datant de 4-5 ans auparavant et le reconduisaient à l’identique en changeant les dates mais pas les prix. Aujourd’hui, la SNCF veut travailler avec ses 31 entreprises référencées et s’inscrire dans la durée. Nous ne souhaitons pas que ces entreprises aient des difficultés de rentabilité, bien au contraire.

Très honnêtement, avoir un coût unitaire qui monte est envisageable si, en contrepartie, on arrive à introduire de l’innovation et/ou de la productivité qui nous font faire des économies. Mais cette partie ne pourra être vraie quà partir du moment où elle sera comprise et assimilée. Et cela fait l’objet d’énormes heures de formation que nous passons pour responsabiliser, pas seulement les acheteurs qui sont des personnes qui comprennent généralement très rapidement les enjeux, mais aussi les responsables des marchés qui ne sont pas experts en la matière.”

Serge Onfroy, chargé de mission auprès du directeur de la Sûreté à la SNCF “Il vaut mieux payer 2 à 3 € de plus de l’heure dès le départ”

“A la SNCF, nous avons mis en place, il y a un peu plus de deux ans, un comité national gardiennage, coprésidé par la direction de la sûreté et le directeur des achats de manière à trouver un équilibre de qualité. La direction juridique est également partie prenante avec l’ensemble des activités qui peuvent être donneurs d’ordre. C’est-à-dire que nous partageons vraiment les difficultés et nous nous réunissons régulièrement pour faire les analyses de marché, regarder les évolutions réglementaires et trouver les bons compromis pour que tout le monde y trouve son compte et la qualité qui va avec. Il vaut mieux payer 2 à 3 € de plus de l’heure dès le départ et ne pas avoir ces discussions qui reviennent en cours de route.”

Michel Mathieu, vice-président de l’USP et président de Securitas “Il faudrait que le tarif horaire soit de l’ordre de 25 € en France”

“Aujourd’hui, la crise a totalement laminé les entreprises de sécurité privée. Il n’y a plus un euro dans la moindre entreprise de sécurité privée en France. Pour permettre de l’innovation, de la recherche et développement et de réfléchir à moyen terme, il faudrait que le tarif horaire soit de l’ordre de 25 €. Quand je suis rentré dans le secteur de la sécurité privée, on vendait 100 F de l’heure, soit 15 €.

Quinze ans plus tard, vous trouvez toujours du 15 € de l’heure sur le marché. Il y a une responsabilité côté achat et une responsabilité très claire du côté du monde de la sécurité privée. Les entreprises de sécurité privée doivent aujourd’hui se battre et trouver des solutions à la fois collectives – par le biais du syndicat professionnel et les différentes associations – mais également à l’intérieur des entreprises pour rééquilibrer très clairement un rapport de force qui est aujourd’hui totalement déséquilibré avec les donneurs d’ordres. Car il faut arriver à élargir le débat. La solution n’est pas simplement dans le rapport entre un acheteur et un vendeur, la solution est dans la solution globale de sécurité. Il n’y a plus d’économie à faire sur la prestation de sécurité en tant que telle. L’économie, il faut donc la chercher ailleurs, dans une réflexion plus globale. Et il faut être trois pour cela : l’acheteur, le vendeur et le directeur sûreté. Pour réaliser des économies sans mettre en fragilité la sécurité, il faut avoir une approche beaucoup plus transversale.”

Jean-Louis Blanchou, délégué interministériel à la sécurité privée “Les achats de sécurité ne se font pas que sur le prix”

“D’une manière générale, et depuis quelques années avec la crise économique globale, les niveaux de rentabilité des entreprises de sécurité privée, en particulier dans la surveillance humaine, sont très faibles. Ce qui est un mauvais signe car cela montre que ces entreprises ne sont pas matures, donc ne sont pas capables de créer de la valeur ni de proposer des produits à forte valeur ajoutée à leurs clients.

Ces entreprises ne sont pas dans un rapport équilibré avec leurs donneurs d’ordres. Une partie de la responsabilité tient aux entreprises de sécurité elles-mêmes, car certaines d’entre elles ont eu des pratiques qui leur ont permis de proposer des prix qui cassaient le marché sans que le reste du secteur ne réagisse tandis que d’autres couraient au volume en acceptant des prix qui ne les rémunéraient pas. Or, la course au volume n’est pas une solution pour une entreprise qui n’est structurellement pas rentable. Cela ne fait qu’empirer sa situation. Pour essayer d’enrayer deux idées partiellement fausses. Premièrement, les achats de sécurité ne se font pas que sur le prix.

Des entreprises, grandes ou petites, pratiquent autrement en faisant du prix l’un des critères de sélection, pas toujours pondéré comme étant le critère le plus important. Deuxièmement, il ne faut pas faire de raccourcis hâtifs en qualifiant systématiquement les directeurs de la sûreté de ‘gentils” face aux ‘méchants’ directeurs des achats et en donnant le pouvoir aux deuxièmes. C’est peut-être le cas dans certaines entités, mais pas partout.

Et si c’est le cas, cela relève aussi de la responsabilité des directeurs de la sûreté qui doivent sortir du discours selon lequel la sécurité n’a pas de prix et faire en sorte que le budget sûreté-sécurité ne soit pas la variable d’ajustement en période de crise sur laquelle on tape en premier. Une fonction importante consiste à faire de la pédagogie vis-à-vis de gens qui ne connaissent pas la prestation de sécurité privée. A ce titre, il existe un guide d’achat de la prestation de sécurité privée qui montre que ce n’est pas une prestation comme une autre. Elle s’achète selon certaines règles pour justement arriver au juste prix.”

François Girard, délégué général de la Compagnie des acheteurs de France (CDAF) “Il faut être capable de proposer et de chiffrer l’innovation”

“Les acheteurs sont pénalement responsables d’un certain nombre de choses, notamment des contrats qui seraient passés avec des entreprises qui ne seraient pas en règle. Au niveau de la CDAF, nous allons toujours défendre le développement du cadre législatif pour qu’il ne se passe pas n’importe quoi sur le marché de la sécurité. Donc, finalement, nous ne sommes pas les ennemis des entreprises de sécurité privée, au contraire. A côté de cela, il existe un vrai problème de relation commerciale entre acheteurs et entreprises de sécurité privée, car il faut être capable de proposer et de chiffrer l’innovation. La vente en général est un métier qui a pris du retard en France par rapport à l’achat qui s’est développé.

C’est une histoire davantage de niveau de compétence que de taille d’entreprise. Quand le directeur achat d’une entreprise est isolé, il peut recevoir des pressions insupportables du directeur financier pour acheter le moins cher possible. L’association de la CDAF pour faire face à ces pressions collectivement. Pour maîtriser les choses, il faut être deux, sinon le dialogue ne peut pas s’installer. En revanche, la proposition de l’association, vis-à-vis du secteur de la sécurité, c’est de se mettre autour de la table pour construire les choses et poser des limites que la profession ne doit pas franchir.”

Richard Olsewski, Conseiller communautaire délégué en charge de la prévention des risques, à Lille Métropole Communauté urbaine, grand spécialiste des questions de sécurité urbaine et défenseur des droits des victimes “Des collectivités locales passent aujourd’hui des marchés à 13 € de l’heure !”

“J’ai un tableau de bord des marchés publics de prestations en matière de sécurité privée et je m’aperçois que les prix diminuent depuis de nombreuses années sur de nombreux appels d’offres. Cela veut dire que l’on a aussi une responsabilité collective. Quid du contrôle de l’égalité de ses marchés ? Car chacun sait qu’aujourd’hui des collectivités locales passent des marchés à 13 € de l’heure ! A un moment, il va falloir mettre en place des pratiques coercitives de contrôle de l’égalité, car il n’est plus concevable que des institutions de collectivités locales profitent aujourd’hui de la crise et pressent les sociétés de sécurité privée. Un partenariat dans la durée est gagnant-gagnant.”

Yann Prod’homme, directeur sûreté Europe de Microsoft “Il faut tirer les agents vers le haut avec un salaire au moins égal à 25 € de l’heure”

“Certes les financiers mettent parfois la pression sur les acheteurs pour faire des économies, mais les directeurs sécurité et les acheteurs doivent les affronter. C’est à eux de leur expliquer qu’il faut de la qualité, de l’expérience, des hommes et des femmes compétents qui vont de plus en plus utiliser les technologies. Il faut se battre, tirer les agents vers le haut avec un salaire au moins égal à 25 € de l’heure, comme le fait Microsoft. Il faut minimiser le nombre d’agents mais bien les payer pour justement avoir de la qualité. Car le monde actuel est de plus en plus violent et, comme l’Etat se désengage, il faut des agents de sécurité privée pour compenser et il faut de la qualité.”

Emmanuel Lacour, responsable national sécurité et prévention des pertes de Metro Cash & Carry “Il ne faut pas oublier le troisième homme : l’opérationnel”

“Aux côtés de l’acheteur et du vendeur, se trouve un troisième homme : l’opérationnel qui va conduire le contrat. Et, à mon sens, si on raisonne exclusivement en binôme, on va vers des ennuis certains car l’acheteur aura sa propre vision, le vendeur la sienne, et l’opérationnel va ensuite piloter un contrat avec des difficultés potentielles, car le coût était trop faible pour la société de prestations, toujours trop haut pour l’acheteur. Avant de prendre la décision finale, il me paraît donc important que l’opérationnel puisse discuter avec l’acheteur pour que, au final, le prix corresponde exactement à la prestation, et particulièrement à la prestation de sécurité.”


Claude Tarlet, président de l’USP “Il faut un profit sur lequel on puisse construire”

“Le jour où nous aurons la capacité de travailler sur le service qui est rendu, et non plus de raisonner en termes de coûts horaires, nous aurons marqué un point. Deuxièmement, je ne suis pas contre les chartes, mais encore faut-il qu’elles soient ensuite pilotées, qu’il y ait véritablement en pratique la traduction des engagements, or notre organisation est fréquemment sollicitée par des segments de marché pour mettre en place des outils de cette nature. Le constat que nous faisons après plusieurs années c’est que, passée l’émotion de la signature, dans la réalité on ne vit pas ce qui a été défini. Troisième point, nous avons aujourd’hui des taux de marge opérationnels qui sont tels que la plupart des entreprises du secteur connaissent maintenant le lieu de la salle de soins palliatifs de l’hôpital de la sécurité privée. On ne peut pas se satisfaire de cela.

Il y a des opérateurs de grande taille, de moyenne taille, de petite taille, il faut de tout pour que le marché soit mature, mais il faut surtout de la valeur, un profit sur lequel on puisse construire. Aujourd’hui, la profession a besoin de bâtir des relations équilibrées avec les responsables des achats. Il faut de la pédagogie, mais aussi de la responsabilité de part et d’autre.

Et, de ce point de vue, nous ne sommes pas au rendez-vous. Alors qu’en Belgique on vend la prestation de sécurité à plus de 23 € hors taxe de l’heure, on voit bien qu’il y a un déficit dans notre pays qui ne permet pas d’avancer. Donc, tant qu’on ne pose pas le vrai problème qui est celui de la capacité de travailler sur des bases qui permettent la rentabilité, et tant qu’on ne fait pas l’autocritique d’une politique d’achat ou d’une politique de management qui conduit à réduire les coûts d’une façon systématique sur ces prestations, il ne faut pas raisonner en termes d’heure mais de service, et cela n’est pas au rendez-vous aujourd’hui.”

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